Les 175 vies d'Orbea

Il s'agissait de descendants des Orbea, ceux qui avaient déjà travaillé et s’étaient fait un nom à l'époque de Charles Quint. Ces Orbea étaient déjà des entrepreneurs et leurs entreprises étaient connues outremer, comme une sorte de prémonition. Domingo, Martín… et Juan, dont la maîtrise des arquebuses lui a valu des commandes importantes et enrichissantes.

Le premier atelier d'Orbea s'est intégré à la multitude de petites entreprises qui ont vu le jour à Eibar et dans ses alentours. Des centaines se sont installées au fond de la vallée, d'autres allant jusqu'à investir la montagne. C'est dans cet environnement manufacturier qu'a grandi la petite entreprise des quatre frères Casimiro, Juan, Manuel, Mateo et Petra. Elle l'a fait progressivement, jusqu'à constituer la première entreprise portant le nom d'Orbea sur sa devanture. Cela s'est produit vers 1860. L'enseigne, grande et svelte, « Orbea Hermanos », contenait les prémisses du présent.

Les pionniers d'Eibar

L'atelier a perduré, stimulé par une concurrence nombreuse et pressante. De nombreuses armes petites, longues, courtes, ainsi que des fusils étaient fabriqués dans les contreforts des Pyrénées. Les Orbea ont très vite importé des brevets, des références internationales qui leur permettraient de devenir maîtres de leur affaire, de leur destin. Ces modèles se sont accompagnés de faits singuliers : un processus comme le polissage, des chutes d'eau pour fournir de l'énergie à l'usine… Ils ont été des pionniers dans de nombreux domaines, en personnalisant déjà leur produit par le damasquinage, avec des fils dorés insérés dans l'acier pour obtenir les formes que le propriétaire de l'arme désirait. En gravant son nom s'il le demandait, le dessin dont il avait besoin, l'image de sa dame… L'artisanat dans le sang.

Leurs armes furent vendues à de nombreuses polices et armées d'Europe et d'Amérique. Ils reçurent des commandes royales et militaires. Au détour du siècle, ils ont vu avec inquiétude les ombres qui pesaient sur le commerce des armes. La deuxième génération prit le relais à cette même époque, reprenant l'affaire avec une masse d'employés inédite par rapport aux petites usines qui les entouraient. Orbea fut considérée comme la première usine de l'histoire d'Eibar.

Ils créèrent de nouveaux modèles et, dans la frénésie productive qui précéda la Première Guerre mondiale, participèrent à la célèbre École d'armerie, de laquelle des générations entières sont sorties et ont confié leur avenir au fabricant d'armes. La Grande guerre suscita un décollement soudain, mais l'atterrissage fut tout aussi brusque et rapide. On passa d'une demande impossible à satisfaire à une chute totale de cette même demande, accompagnée d'une réglementation qui a encore compliqué la situation. Les armes n'étaient plus rentables, du moins pour donner du travail à autant d'employés comme auparavant.

Le travail diminua, énormément. Les grèves se succédèrent. L'une d'elles, menée au sein d'Orbea, a donné naissance à la coopérative Alfa, célèbre fabricant de machines à coudre d'Eibar. Ce furent les folles années vingt un peu partout, sauf dans ce méandre du Deba. Il fallait chercher un autre produit à fabriquer, mais lequel ? Que faire ? C'est alors que le monde découvrit que dans la vallée, il existait un lieu où l'on était capable de changer de modèle de production en quelques années, en abandonnant ce que l'on savait faire de mieux, les armes, pour adopter ce qui pouvait vous nourrir, les vélos.

Le vélo pour s'en sortir

C'est donc ainsi qu'ils ont commencé avec le vélo, mais pas n'importe comment : dans un esprit industriel, par le haut de gamme. Orbea, comme BH ou GAC, a équipé les meilleurs cyclistes de l'époque, démontrant ainsi que dans la ville d'Eibar on avait placé dans cet article les espoirs d'avenir de générations dont les emplois étaient en danger. Orbea a travaillé avec les noms de la préhistoire du cyclisme, notamment les frères Montero, Federico Ezquerra et Mariano Cañardo, pour se faire un nom.

Son catalogue s'est agrandi, de nouvelles machines ont été installées et elle a pénétré dans tous les foyers. Dans le climat étouffant des années quarante, cinquante et soixante du siècle dernier, posséder un Orbea était un signe de liberté, la récompense que les meilleurs étudiants recevaient pour un bulletin de notes excellent. Le vélo Orbea a fait partie de l'enfance de nombreuses personnes. Dans les ateliers d'Urkizu, la touche féminine a toujours été essentielle et les meilleurs ornements, les meilleurs dessins pour dissimuler les raccords, étaient le résultat de l'art et de la persévérance dont font preuve depuis toujours les femmes d'Eibar.

Mais, toutes les bonnes choses ont une fin, et peu à peu l'entreprise s'est en quelque sorte éteinte. Puis, au moment critique, les travailleurs se sont approprié le nom d'Orbea et en s'appuyant sur les bases existantes l'ont remise sur les rails. La coopérative était née. C'étaient les années soixante. Peu à peu, non sans quelques frayeurs et grâce au soutien et aux efforts des familles qui vivaient de et pour la nouvelle entreprise, Orbea a trouvé sa place, dans un marché complexe, où elle était perçue comme une marque lourde, vieille et dépassée. Ce ne fut pas facile, mais personne n'avait dit que ça le serait.

Les noms de la victoire

Les années 1980, dans un climat social tendu, ont assisté à la naissance de la nouvelle Orbea. Dans le seul but de moderniser l'entreprise, la production fut transférée dans la nouvelle usine de Mallabia. Progressivement, la coopérative s'est consolidée et a récupéré le nom et le prestige que la marque avait connus pendant les années de prospérité. La décision de créer une équipe cycliste fut une façon de prouver que l'avenir était ouvert, qu'Orbea était capable de maîtriser son futur et de créer des machines dignes de se mesurer à ce qu'il se faisait de mieux à ce moment-là.

Ils recrutèrent alors Jokin Mujika, Peio Ruiz Cabestany et Pedro Delgado, et les victoires prestigieuses qui marquèrent une époque les accompagnèrent, notamment le Tour d'Espagne 1985. Tout le monde se souvient que ce jour-là, Perico remonta une situation presque impossible dans la montagne de Navacerrada, pour gagner une édition mémorable. Ce fut le natif de Ségovie qui triompha, mais avec lui de nombreux espoirs furent comblés, ceux des personnes qui avaient investi leur temps et leur argent dans une marque sur le point de fêter ses 150 ans. Puis, Perico remporta également le Tour et ce fut le point d'orgue d'une saison idéale pour la coopérative, laquelle prouvait qu'elle était non seulement capable de produire des vélos de promenade et de loisirs, mais aussi des modèles compétitifs fiables et puissants.

L'entreprise Orbea était à nouveau en selle et son avenir et ses nouveaux cyclistes ont porté bien haut ses couleurs, notamment Peio qui gagna une étape du Tour ou Mariano Lejarreta, dont la constance plaça le vélo au centre de toutes les attentions tout au long de l'année. Ce fut sur un vélo Orbea que le coureur le plus prolifique des grands rendez-vous réalisa son premier triplé en un an : Vuelta, Giro et Tour sans pause, sans abandonner.

Ce fut à cette époque que le VTT, le nouveau vélo de montagne, fit irruption sur le marché. Un nouveau défi s'annonçait et il fut relevé avec une production massive d'unités. Promotions sauvages, vente en grande surface, cadeaux pour l'ouverture d'un compte bancaire… une folie productive se déclencha, accompagnée d'une digestion longue et difficile. La génération des stocks et le dictat des fournisseurs furent les obstacles qui provoquèrent la transition vers l'époque moderne.

Le changement qui a marqué l'avenir

Lassés des oscillations du marché, des ascensions vertigineuses de la production suivies de chutes tout aussi vertigineuses, les gérants de la coopérative décidèrent de miser sur la qualité, la vraie qualité, le produit maison, réalisé à Mallabia, au cœur du Pays basque, à l'abri des aléas inhérents au commerce du vélo. En interne, la gamme fut nommée « gamme haute ».

Orbea s'associa à la Fondation Euskadi, pour contribuer à promouvoir le talent du terroir, et toutes deux ont travaillé dans un nouvel environnement, avec l'introduction du carbone, le nouveau matériau qui a brisé les moules, c'est le cas de le dire, mais a également permis de créer des vélos sur mesure et d'imaginer des formes inédites. Chez Orbea, le carbone a eu un nom, « Orca », et son irruption fut étroitement liée à l'explosion de l'équipe Euskaltel sur le Tour, avec les triomphes d'Iban Mayo, qui suivirent ceux de Roberto Laizeka, les podiums de Haimar Zubeldia, les batailles contre les meilleurs cyclistes du moment, sur les étapes les plus prestigieuses, le Tourmalet, l'Alpe d'Huez…

Au cours des années précédentes, Orbea avait tout mis en œuvre pour tirer parti de ces succès et lorsqu'ils arrivèrent, elle était prête à en profiter au maximum. Orbea ouvrait des marchés et les usines chinoise et portugaise, à la faveur des succès obtenus par des ambassadeurs comme Samuel Sánchez, le cycliste qui un matin d'août réveilla le pays pour lui annoncer qu'il était champion olympique aux Jeux olympiques de Pékin.

Mais le cercle devait se clôturer et dans le secteur du VTT, la gamme Orbea passa par différentes phases. Depuis les premières équipes, presque familiales, d'Ixio Barandiaran, Jokin Mujika et Roberto Lezaun, entre autres, la progression fut constante jusqu'à l'incorporation du meilleur biker de l'histoire, le français Julien Absalon. Ce dernier a vécu chez Orbea ses meilleures années en gagnant des Championnats du monde et l'or olympique, peu après Samuel, à Pékin. Les femmes, toujours très présentes au sein de la marque, ont également connu des succès sportifs retentissants, notamment Catherine Prendel dans le cadre du singulier projet appelé Luna Team. Avec Orbea, Catherine a été deux fois championne du monde, tout comme Craig Alexander qui a remporté l'Ironman de Hawaï.

Pour que la roue ne cesse de tourner, Orbea recherche de nouveaux défis, même si elle en a déjà relevé quelques-uns. Son association avec Cofidis la situe à nouveau au niveau le plus élevé, s'appuyant non seulement sur les succès, mais également sur le travail quotidien et les suggestions de coureurs peu fréquents dans l'histoire de la marque, des sprinters comme Nacer Bouhanni qui déploie toute sa puissance en un temps réduit. L'avenir est déjà là, avec des changements structuraux, avec le vélo faisant partie de la vie des personnes, au-delà des performances et des loisirs. Le vélo s'intègre à la vie quotidienne, comme il y a cent ans, la roue ne s'arrête pas et Orbea veut faire partie de ce voyage.

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